Leïla Sebbar romancière et nouvelliste

                                                                                   Journal d'une femme à sa fenêtre  

                                                                                                         suite 49
                                                                                                      (mars 2017)






L’Orient est rouge, Leïla Sebbar (Elizad, 2017).

Djamila Amrane – Minne est morte. Campagne contre l’excision. Bordeaux, Marché de la poésie avec Alain Gorius. Hubert Haddad… Le café du Levant. Les éditions Esthétiques du Divers. Odilon Redon au Musée des Beaux-Arts. On tue les canards du Sud-Ouest par millions.

Début mars

Mildred Mortimer, universitaire américaine, spécialiste des littératures de langue française (Maghreb, Afrique subsaharienne), traductrice de certains de mes livres, amie de Djamila Amrane, historienne de la guerre d’Algérie, m’a appris sa mort, le 11 février 2017 à Alger. Elle est inhumée à Béjaia. J’ai connu Danièle Minne, alias Djamila Amrane, en Algérie, à Hennaya, près de Tlemcen. Le second mari de sa mère, Jacqueline Guerroudj, Abdelkader Guerroudj, était instituteur dans « l’école de garçons indigènes » de mon père. Jacqueline et son mari, indépendantistes, ont été arrêtés et condamnés à mort par la justice française, ils ont été graciés, contrairement à beaucoup, dont Fernand Yveton, que François Mitterrand, alors garde des Sceaux, a fait guillotiner.
Ils étaient amis de mes parents, c’est ainsi que j’ai rencontré Danièle Minne, elle avait 15 ou 16 ans, j’étais jeune adolescente. J’ai appris, plus tard, qu’elle s’était engagée très jeune dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. Elle a été poseuse de bombes à Alger. Arrêtée par l’armée française, elle a été incarcérée dans la prison pour femmes de Pau où elle a rencontré des combattantes qui figurent dans son livre Les femmes algériennes dans la guerre (éd. Plon, 1991), préfacé par Pierre Vidal-Naquet. Elle a aussi publié un livre d’entretiens avec des combattantes algériennes (Khartala, 1994), préfacé par Michelle Perrot.
J’ai revu Djamila Amrane des années plus tard, en France, à Saint-Quentin en Picardie, lors d’un festival de la nouvelle. Elle a été interviewée par La voix du Nord.
J’ai revu Djamila à Paris, chez sa fille Mina et au Centre Culturel Algérien où elle intervenait sur son rôle pendant la guerre de libération.
Djamila avait une jolie voix, douce, apaisante. On ne pouvait pas imaginer la poseuse de bombes. Je n’ai jamais parlé avec elle de ce moment de sa vie. Je ne voulais pas la replonger dans ce qui a dû être, pour elle, je pense, problématique et douloureux, ni qu’elle ait à justifier l’injustifiable, à mes yeux.
Campagne des jeunes Françaises de pères et mères africains, contre l’excision. « L’excision parlons-en », sur leur affiche un couteau ensanglanté. Dans le monde (Égypte, Soudan, Somalie, Mali, Mauritanie, Sénégal et aussi en Asie : Indonésie, Malaisie…) 140 millions de femmes ont subi une mutilation sexuelle, 53 000 en France. C’est lors du retour au pays que les filles sont excisées par des femmes au service des hommes et de la communauté. Il s’agit pour le patriarcat en vigueur de préserver la virginité des filles pour les maris et de garantir la fidélité conjugale. Pas de plaisir, davantage de fidélité… Pas d’adultère…

Les luttes des années 1980 ont permis de considérer l’excision comme un crime et de le juger en tant que tel. Malgré cela, l’excision est toujours pratiquée et les familles excisent de plus en plus souvent les jeunes adolescentes lorsque, petites filles, elles ont échappé à la mutilation. Nathalie Marinier, directrice du Planning familial à Paris raconte que des jeunes filles revendiquent le droit d’être excisées comme signe d’appartenance à une communauté… C’est leur choix, disent-elles, rappelant le slogan féministe : « Notre corps nous appartient. »
Déjà, dans les années 1980, certaines féministes « blanches », de gauche, critiquaient l’européo-centrisme « blanc » qui luttait contre l’excision et les mutilations sexuelles subies par les femmes, au nom du respect des cultures, toutes les cultures et les traditions… Le féminisme occidental a pourtant combattu les traditions et coutumes érigées contre la liberté des femmes. Pourquoi les femmes « d’ailleurs » devraient-elles subir des traditions oppressives injustes, chez elles, au nom de quel relativisme ?
Je me rappelle les polémiques de ces années-là. J’ai toujours pensé que respecter l’autre, ce n’est pas respecter ce qui l’opprime et l’exploite. Que des jeunes filles, aujourd’hui, se dressent collectivement contre l’excision, des jeunes filles et leurs sœurs et cousines qui risquent l’excision, voilà un geste courageux que je salue, qu’il faut saluer et soutenir. Il faut aussi préciser que l’excision n’est pas une prescription religieuse musulmane.

4 mars

À la librairie de Fabienne Olive, Les oiseaux rares, rue Vulpian dans le 13e à Paris, présentation de deux livres : L’angoisse d’Abraham, un récit de Rosie Pinhas-Delpuech (Actes Sud, 2016) et L’Orient est rouge (Elizad, 2017), un recueil de nouvelles que je viens de publier. La librairie a exposé, pour l’occasion, des aquarelles de Sébastien Pignon « Roses de Damas en forme de grenade ». Marion Richez qui a publié L’odeur du minotaure (Sabine Wespiezer éditeur, 2014), agrégée de philosophie, a dirigé la rencontre entre nous avec une grande finesse, gratifiante pour Rosie et moi. Un plaisir rare, ces rencontres aux Oiseaux rares, une librairie passionnée, énergique, efficace.

L’angoisse d’Abraham, Rosie Pinhas-Delpuech (Actes Sud, 2016).
L’odeur du minotaure, Marion Richez (Sabine Wespiezer éditeur, 2014).

11-12 mars

Bordeaux. Salon de la poésie à la halle des Chartrons, Alain Gorius, Tahar Bekri, Hubert Haddad que je reverrai à la Comédie du livre de Montpellier en mai, pour sa revue Apulée, somme littéraire côté Méditerranée, côté Sud, projet pharaonique qui lui ressemble.
C’est lors d’un bal que mes père et mère se sont rencontrés à Bordeaux, ils ont parlé, marchant au bord de la Garonne. Ils iraient vivre en Algérie, instituteurs au Bled, sur les Hauts Plateaux, ils auraient des enfants. Ils ont vécu l’un avec l’autre pendant plus de cinquante ans. Peut-être sont-ils allés dans la belle brasserie non loin de la gare, Le café du Levant où j’ai pris un café avec Monique Moulia, l’une des organisatrices du Salon de la poésie.

 

Le café du Levant, Bordeaux 11/12 mars 2017 (Marché de la poésie).

En face de l’Hôtel Notre-Dame, un café au nom étrange : La Pelle café, au rez-de-chaussée d’une ancienne synagogue. La réceptionniste de l’hôtel confirme : c’était une synagogue construite par un commerçant juif il y a plus de cent ou cent cinquante ans. Elle est désaffectée depuis des années. On ne l’a pas détruite pour construire un immeuble « moderne ».

Aux Chartrons, j’ai rencontré Colette Bismuth et Dominique Jarrasse, éditeurs « Esthétiques du Divers », une expression de Victor Segalen. Colette Bismuth a publié son travail de recherche sur les Synagogues de Tunisie. Avec Colette et Dominique Jarrasse, historien de l’art, nous avons redécouvert le peintre Odilon Redon au Musée des Beaux-Arts. Les éditions Esthétiques du Divers vont publier Expositions et sociétés artistiques dans les colonies françaises 1830-1960.

 

 L’ancienne synagogue. Bordeaux, mars 2017 (coll. part.).

Trois à quatre millions de canards tués dans les élevages du Sud-Ouest. Contaminés par des oiseaux migrateurs porteurs de virus. Les paysans du pays de ma mère ne feront plus de foie gras ? Le foie gras viendra des pays de l’Est. Comment sont-ils épargnés ? Les oiseaux migrateurs les évitent ? Je n’ai pas oublié les foies gras de ma mère, les cuisses d’oie et les cous confits cuisinés dans la maison de la Gonterie, près de Brantôme, dans le Périgord vert. La maison va être vendue. Sébastien et Ferdinand, moi aussi, perdent un arrière-pays, le plus beau de France. Le pays de ma mère.

Cette campagne électorale m’ennuie.

                                                                           

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