Leïla Sebbar romancière et nouvelliste

                                                                                    Journal d'une femme à sa fenêtre  

                                                                                                       suite 40
                                                                                                    (mars 2016)

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éditions Bleu autour 2016


Ben Gardane, Tunisie. Attentat Daech, l’Algérie maltraitée. L’Église, la pédophilie. Églises à vendre. Une enfance dans la guerre, Algérie, 1934-1962 (éd. Bleu autour). 22 mars, Bruxelles frappée par Daech. Les Roms sous le viaduc. Tags pour Daech. Au bord de la Seine, une femme en niqab brûle une Bible.


7 mars

Les interventions militaires occidentales en Libye, l’assassinat de Kadhafi ont provoqué un chaos politique qui bénéficie aux milices, aux tribus et aux Djihadistes transférés de Syrie en Libye. De nombreux Tunisiens sont allés se former en Syrie dans les rangs de l’EI. À Ben Gardane, le 7 mars, à la frontière entre la Tunisie et la Libye, une attaque terroriste d’envergure contre une caserne, un poste de police, un poste de la Garde nationale. 54 morts. Parmi les terroristes, plusieurs étaient originaires de Ben Gardane où ils prévoyaient d’instaurer une Wilaya de Daech. La Tunisie qui a été le pays phare des révoltes arabes est devenue le théâtre de trois attentats meurtriers en 2015. Daech a promis de mener des opérations dans les pays du Maghreb. La Tunisie est sa première cible. L’Algérie est dans un tel état de faiblesse économique et politique qu’elle sera la prochaine cible de l’EI, avec la complicité d’une partie de l’oligarchie et du peuple algérien maltraité par les gouvernants. Je pense à mon père. À ce qu’il aurait dit de son pays si mal gouverné, des déceptions multiples, de l’idéal révolutionnaire bafoué, des élites corrompues, de son peuple au désespoir, des jeunes filles et fils de l’Algérie indépendante, sans avenir aujourd’hui… Malgré le nombre d’universités construites, mais les étudiants diplômés ne trouvent pas de travail à la sortie et ils rêvent de s’expatrier.

9 mars et les jours suivants

Depuis 15 à 20 ans, les médias font état ouvertement de la pédophilie. Dans les années 1970, c’était encore l’omerta. Quand j’ai publié On tue les petites filles et Le pédophile et la maman (éd. Stock), le journal Libération était le seul à traiter de ce sujet, pour justifier « l’amour des enfants » comme le disaient certains intellectuels, philosophes, écrivains, favorables à la transgression de TOUS les TABOUS, jusqu’à la pédophilie et l’inceste.

Aujourd’hui, le sujet n’est plus seulement abordé par les défenseurs de la liberté sexuelle, leur « liberté » d’agresser sexuellement des enfants, garçons et filles. D’autres, victimes de ces agressions s’expriment, on les entend… Elles ne parlent pas de liberté mais de violence. On s’étonne de l’attitude de l’Église depuis une trentaine d’années. Des prêtres, accusés de pédophilie, ne sont pas jugés et restent en fonction, souvent au contact d’enfants. Ils ne sont pas poursuivis, ni par leur hiérarchie ni par le Parquet. Le viol est un crime.

Que dit l’Église ?

Que dit le Pape ?

12 mars

Et pendant ce temps, faute de prêtres et de fidèles, plus de mille églises sont à vendre… Des églises fast-food ? Après désacralisation, naturellement. On se rappelle que le recteur de la Mosquée de Paris avait proposé de transformer les églises désaffectées en mosquées !

19 mars

Au Salon du livre de Paris « Livre Paris », Patrice Rötig, l’éditeur de Bleu autour, présente, en avant-première, le collectif que j’ai dirigé : Une enfance dans la guerre. Algérie 1954-1962. 44 auteurs, nés en Algérie entre les années 1940 et 1950, enfants et adolescents pendant ces années de guerre jusqu’à l’indépendance, racontent en un court récit inédit leur perception de cette guerre, particulière. Les auteurs sont algériens, juifs, européens. Écrivains, ils sont aujourd’hui en exil en France. La plupart d’entre eux étaient présents sur le stand « Auvergne-Rhône-Alpes ». Certains se rencontraient pour la première fois en France, ils avaient vécu à Guelma, Constantine, Blida, Alger, Oran, Sidi Bel Abbès, Tiaret, Djelfa, Marnia, Ténès, Tlemcen… Au milieu du stand, une sorte de salon. Nous avons bavardé, regardé les photos d’enfance des auteurs, fait des commentaires, plaisanté, discuté… Nous nous reverrons pour des rencontres publiques en France. Peut-être en Algérie.

22 mars

Le 22 mars 1968 à Paris marque le premier jour de la flambée 68.

Le 22 mars 2016 à Bruxelles marque la journée la plus meurtrière. Une cinquantaine de morts, plus de 300 blessés. Un attentat à l’aéroport, un attentat dans le métro. Des kamikazes djihadistes assassinent au hasard et se tuent. Au nom de l’EI. Ils sont belges d’origine marocaine comme de nombreux habitants du quartier Molenbeek. Certains sont français d’origine algérienne comme les terroristes de Paris en janvier et novembre 2015, ils ont souvent travaillé ensemble depuis la Syrie, passant au milieu des réfugiés vers l’Europe avec de faux passeports.

Daech promet d’autres attentats.

Maintenir la Coupe d’Europe de football en juin à Paris et dans plusieurs villes de France est irresponsable.

Il ne s’agit pas de s’interdire de vivre, il s’agit, pour l’autorité publique de ne pas provoquer. On imagine bien, à cette occasion, des attentats simultanés dans toute la France.

23-24 mars

Les Roms continuent à aller et venir, d’un quartier à l’autre dans Paris, de France en Roumanie, de Roumanie en France. La jeune Tatsiana a grandi, elle doit avoir 12 ans. À 9 ans elle était ravissante. Elle n’est plus aussi jolie. À 15 ans on la mariera. Je la reverrai comme tant de Roms, assise contre un arbre, un enfant tout petit dans son giron, sous une couverture. Je la reconnaîtrai ? Je l’ai vue, hier, fouiller dans les poubelles vertes de la rue. C’est la première fois. Elle est assez grande pour plonger les bras entre les boîtes et les paquets d’ordures.

                                         Les Roms sous le viaduc (coll. part.), mars 2016.

24-25 mars

Je lis le quotidien Le Parisien, toujours au comptoir de L’alouette dans mon quartier, l’express est meilleur que chez moi.

Des tags pour Daech dans un collège du 20e à Paris. Le collège Pierre Mendes, porte de Bagnolet « Kouachi en force ! » « Libérez Abdeslam ! ». Il paraît qu’il n’y a pas de problèmes ethniques ou religieux dans l’établissement. « Une blague de gamin », dit un parent d’élèves.
Autre scène dans le 12e, Quai de la Râpée. Une femme de dos, devant la Seine, debout, voile intégral. Elle brûle un livre. Les policiers lui demandent de retirer son niqab pour établir son identité. Elle a un passeport français. 34 ans, domiciliée à Aulnay-sous-Bois en Seine-Saint-Denis. La jeune femme brûlait une Bible.

Fin mars

Une chambre à soi.

À Paris

Une chambre à soi. Paris (coll. part.), mars 2016.

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