Leïla Sebbar romancière et nouvelliste

Journal d'une femme à sa fenêtre  

suite 38
(décembre 2015)

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décembre 2015

« Les mécènes du niqab ». La pieuvre Daech. L’Algérie malade. « L’imam blanc » de l’Ariège, gourou maléfique. Rencontres à Dijon avec Dalila Abidi et Luc Thiébaut. Les nouvelles algériennes d’Alphonse Daudet. L’invasion de la mer de Jules Verne. Le faux ventre de grossesse. En Corse violences contre les pompiers et contre les lieux de prière musulmans. Des Corans brûlés. Place de la République. Renifler la mort.

 Début décembre

Parmi les lois qui ne s’appliquent pas, la loi anti-niqab. Des centaines d’infractions à la loi. Des « mécènes du niqab » règlent les amendes, comme certaines associations. La défense de la laïcité est affaiblie en permanence. La laïcité est mise en danger. On réagit mollement. Les policiers redoutent les tensions lors d’une verbalisation… On vivra bientôt dans un état de non-droit.

Et pendant ce temps, Daech s’étend. On retrouve ses combattants en Libye. La Tunisie, l’Algérie sont visées par l’EI qui dit vouloir « occuper » le Maghreb.


La Tunisie n’est pas armée pour résister, l’Algérie va mal, aussi mal que son président, comment s’opposera-t-elle au djihadisme ? L’expérience des années de plomb lui a appris l’arbitraire, la répression des civils comme dans tous les pays en développement. Il n’y a pas eu de comités Vérité-Justice comme en Afrique du Sud. Personne n’a cherché à comprendre ces années. Les coupables d’assassinats de civils, par le GIA et par l’armée n’ont pas été jugés et sanctionnés. Les islamistes radicaux sont toujours là, la société s’est islamisée et les femmes subissent, les premières comme toujours, dans les moments de crise, et la baisse du prix du pétrole et du gaz va être fatale au pays, au peuple algérien. La rente pétrolière a rendu les Algériens improductifs, ralentis, sans énergie, sans inventivité. Le pouvoir est responsable de cet état léthargique, dommageable à un pays qui aurait dû être le pays-phare de l’Afrique et du monde musulman.

Mon père aurait été malheureux de son pays natal au désespoir et dans l’incapacité de réagir.

6 au 7 décembre

Je lis dans le journal Le Monde une double page sur « l’imam blanc » de l’Ariège. Un Syrien naturalisé, portant un nom français : Olivier Corel. Il vit dans une ferme ariégeoise avec sa femme et des Syriens qui ont acheté un hameau déserté. Il est devenu gourou et « savant », enseignant en science de la religion musulmane. Comme tant de « mandarins » universitaires, il a sa cour de jeunes hommes qui s’initient à l’Islam, à la langue arabe, au Coran. Plusieurs deviendront djihadistes. Les leçons du Maître sont efficaces. Ses jeunes admirateurs quittent Artigat, le fief de l’« Émir blanc », pour la Syrie puis la France. On connaît la suite.

 

Il s’agit toujours de séduire les enfants. Et les petites filles avec les poupées « Barbie » et aujourd’hui la poupée « Corolle », habillées comme des femmes. Laides et niaises. Il paraît que les petites filles préfèrent les poupées avec un drone aux poupées avec un livre…

11-12 décembre

Rencontres à Dijon. À l’invitation de Luc Thiébaut, fondateur de la Maison de la Méditerranée et des Nuits de l’Orient, et de Dalila Abidi. Dalila Abidi a mené la rencontre de la médiathèque avec finesse et efficacité. Sa générosité nous a réunis autour d’une table gourmande, joyeuse et bavarde. Luc Thiébaut m’a offert deux livres qui manquaient à Mes Algéries en France et voyage en Algéries autour de ma chambre : Contes du lundi d’Alphonse Daudet, des nouvelles dont quatre concernent l’Algérie : Le mauvais Zouave, l’histoire d’un zouave déserteur ; Le caravansérail, une auberge tenue par une Alsacienne à la coiffe traditionnelle et sa fille « mélange d’Orient et d’Occident ». Un incendie déclenché par des Arabes détruit l’auberge, mère et fille meurent en défendant « le fusil au poing » le caravansérail ; Un décoré du 15 août, un Aga reçoit la Légion d’Honneur, mais au Bureau arabe le maréchal Pélissier lui dit qu’on s’est trompé. Il n’a pas la croix. L’Aga se rend à Paris pour voir l’empereur. On ne le reçoit pas. Il a perdu son honneur « pour un bout de ruban rouge » ; et Le Turco de la commune, un tirailleur algérien se fait fusiller sur une barricade à Paris. Luc m’a donné un livre de la bibliothèque verte comme les livres de l’enfance dans l’école de mon père en Algérie : L’invasion de la mer, de Jules Verne (1936). Luc m’écrit : « Le projet de créer une mer intérieure est né au moins cinquante ans avant le roman de Jules Verne… Relier au golfe de Gabès les chotts du sud constantinois. » Dans le roman de Jules Verne, les Touaregs s’opposent à ce projet de « mer saharienne » qui les ruinera.

Le chef Hadjar mène la révolte, mais il meurt avec la tribu, lors d’une inondation provoquée par un séisme qui forme « une mer nouvelle ». Victoire de l’expédition française… Un roman colonial.

Luc Thiébaut m’envoie le récit de ses promenades algériennes (2005-2014) d’une synagogue à l’autre, Bejaïa, Sétif, Constantine, Jijel, El Milia, Batna. Les jeunes algériens ignorent ce que c’est qu’une synagogue. Les synagogues ont été transformées en centres éducatifs et de documentation. De jeunes algériennes suivent des cours de couture sous « la bénédiction d’une belle inscription en hébreu ».


   4e de couverture L’invasion de la mer.
                   Couverture L’invasion de la mer.

Fin décembre

Un couple suspect est auditionné à Montpellier. Elle, 23 ans, catholique convertie à l’Islam depuis l’âge de 19 ans, lui, Tchadien, 35 ans. Ils se sont mariés religieusement. Elle porte le voile intégral, ils regardent des vidéos violentes mises en scène par Daech. Elle dit à sa voisine que les attentats de Charlie sont un complot, une thèse officielle mensongère. Dans leur appartement, on a trouvé un faux ventre de grossesse recouvert de papier d’aluminium. Pour passer plus facilement en Syrie ? Pour dissimuler des objets interdits ? Un faux ventre de femme enceinte, comme au cinéma.

 

En Corse des manifestations violentes après l’agression des pompiers venus éteindre un incendie aux Jardins-de-l’Empereur, un quartier populaire d’Ajaccio, habité par une majorité de Marocains. Des insultes « Les Arabes dehors… » « Sales Arabes… » Dans les années 1980, avec D., Sébastien et Ferdinand, on passait le mois de juillet en Corse, à Cargèse. Mélanie Vaugeois est venue un été. Avec Sébastien, ils improvisaient des scènes de théâtre. Sébastien dessinait les deux églises de Cargèse, la latine et la grecque. J’ai deux lavis dans ma chambre. Lors de promenades autour de Cargèse, on pouvait lire sur les murs « Arabi fora », les « Arabes dehors », comme aujourd’hui. À la fin des manifestations, des groupes de Corses ont saccagé une salle de prière musulmane, mettant le feu à des Corans. On a peu parlé de cet autodafé… Les Corses ont aussi menacé un Kebab.

 

À Paris, place de la République.

Après les attentats du 13 novembre, des rassemblements quotidiens ont lieu place de la République. Recueillement, prières, bougies au bord des fleurs qui pourrissent. Silence. Des hommes et des femmes sont là, respirant la mort des autres, mort violente, une scène de cinéma réelle. Ils cherchent des morceaux de fantômes… Ils ont vu, ils étaient présents… Quelle émotion ! De l’émotion pour toute la vie. De l’émotion à raconter, ils peuvent raconter, ils sont vivants.

 

                                         Place de la République, Paris, décembre 2015 (coll. part.)

   

                                       Place de la République, Paris, décembre 2015 (coll. part.)