Leïla Sebbar romancière et nouvelliste

          Journal d'une femme à sa fenêtre  
suite 61
    (Novembre-décembre 2018)


Koubba sur les Hauts Plateaux
 (Lotfi Mokdad, 2018).

Novembre

Nora Aceval, mon amie des Hauts Plateaux, m’envoie des photos de mon marabout favori, celui que Nora et son fils Mustapha appellent le marabout de Leïla, parce que je suis née à Aflou dans la région de Nora, où les koubbas ne manquent pas. Un ami photographe, Lotfi Mokdad va faire un livre sur les koubbas des Hauts plateaux algériens du Sud-Ouest oranais. J’espère que Mustapha fera le récit des saints de ces koubbas.

Je reçois des photos de Nora qui me touchent autant que celle de la koubba : Fatiha, la couturière de Ténès.



Fatiha, la couturière de Ténès (Nora Aceval, 2018).

La couturière vit à Ténès, dans la ville marine de mon père et elle lui a raconté un conte de Ténès. Nora me dit qu’elle ira peut-être à Ténès au début de l’année 2019 et que Fatiha lui racontera des histoires d’ogres et d’ogresses pour un prochain livre. C’est avec Nora que j’aurais aimé aller à Ténès, au Vieux Ténès de mon père, où ma sœur Lysel devait se rendre lorsqu’elle est revenue, pour la dernière fois avec son fils aîné en 2014, en Algérie. À Hennaya, près de Tlemcen, ils ont rencontré le directeur de l’école de la gare, « École de garçons indigènes » de mon père avant 1962. Ils ont photographié les archives, je ne les ai pas vues.
Mi-novembre
Du peuple de la rue que j’ai raconté dans Sous le viaduc, une histoire d’amour (éd. Bleu autour, 2018) il ne reste personne. Quelques Roms et une chaise bleue en face du journal Le Monde. Le quotidien ne vivra plus dans notre quartier, boulevard Blanqui.


La chaise bleue sous le viaduc (coll. part., 2018).

Novembre-décembre

Les Gilets Jaunes
La Société Civile Française en jaune, pendant deux mois. Partout dans le pays, villes, villages, ronds-points, quartiers, rues, autoroutes… jusqu’à la ville du Pouvoir, des symboles de « Ceux d’en haut » désignés par « Ceux d’en bas », les Gilets Jaunes, ainsi se nomment-ils et lorsqu’ils parlent de l’exécutif de l’oligarchie, ils lèvent la tête vers le ciel pour dire PARIS, symbole de ceux qui les gouvernent, les manipulent, les font souffrir, ceux de là-bas, en haut, loin d’eux, les invisibles qui ne décident rien, qui ne parlent pas. Les mots de la Révolution Liberté Égalité Fraternité on les a rarement lus, inscrits sur les gilets. Et pourtant, les Gilets Jaunes réclament la Justice et l’Égalité. Ils découvrent, ayant quitté la maison, la Fraternité. Ils ne se connaissaient pas, ils se parlent, ils rompent ensemble le pain, ils découvrent l’autre et qu’ils peuvent l’aimer, agir avec lui, elle. Les femmes aussi sont là, dehors, jeunes et moins jeunes, elles rient, elles crient, elles ne sont pas enfermées dans la cuisine de la maison.
Les gilets sont les cahiers de doléances et de colère. Les mots claquent et s’inventent, on se rencontre. On se découvre. On s’embrasse. On passe à la télé, hommes et femmes avec le gilet fétiche, parleur, jaune agressif… Bientôt il fera la mode. Des prédateurs s’en empareront. Ne pas se laisser déshabiller, déposséder. Déposer la marque avant les voleurs…
Nous sommes
des cigognes de Colmar
en colère
disent les Alsaciens.
Dehors les
Pourriticiens

Disent les Gilets sous le drapeau breton.
Un drapeau français raconte l’histoire :
    Bleu    Blanc    Rouge
    1789    1968    2018

Un tag sur un mur de l’avenue Kléber
Babylone Brûle

On entend le mot magique qui a renversé les chefs d’État, lors des révoltes arabes de 2011, DÉGAGE hurlé en français par des milliers de citoyens arabes, dans le Maghreb et le Machrek.

On entend, on lit
Nous aussi
on Veut payer L’ISF

On voit une charge à cheval contre des casseurs. Des masques en plastique protègent les yeux des chevaux. Des cagoules noires et des lunettes noires déguisent les jeunes casseurs qui brûlent avec ardeur et montent des barricades que des blindés vert kaki écrasent. Guérilla urbaine. Partout dans les villes de France.
Violence meurtrière contre les gestes et les mots d’amitié des Gilets Jaunes entre eux sur tout le territoire.
Les Gilets Jaunes prennent leur destin entre des mains fragiles et courageuses. Patrice Rötig m’envoie une photo de rond-point vers Avignon, prise le 10 décembre.




Vers Avignon (Patrice Rötig, décembre 2018).

Décembre

À Lyon, le 21 septembre 2018, lors d’une rencontre organisée par Fathia Toumi à la bibliothèque du 1er arrondissement, autour du livre collectif À l’école en Algérie, des années 30 à l’Indépendance (éd. Bleu autour) dirigé par Martine Mathieu-Job, j’ai retrouvé une condisciple du lycée de Blida, Malika Amzert. Je n’avais oublié ni sa voix ni sa beauté. Malika m’envoie un texte sur ses années d’école. Le voici, avec un document précieux, une carte postale de son institutrice, Mademoiselle Fuchs, que Malika a reçue, des années plus tard.


À Bou-Haroun 1948

J’avais 7 ans depuis peu. J’étais encore enfant unique. Quelque chose se tramait qui allait bousculer mon destin de fille de pêcheur, pauvre, indigène de surcroît. C’est ce que laissaient entendre mes parents. Mon père affirmait même que j’étais née sous une bonne étoile, pour avoir cette chance : apprendre à lire et à écrire. Je ne sais plus comment j’ai pris la chose. Je m’ennuyais beaucoup ; une nouveauté dans la monotonie de l’ordinaire des jours n’a pu que me ravir.
Je suis arrivée au C.P. quelques jours après la rentrée des classes, le temps, pour Mademoiselle Fuchs institutrice et directrice d’école, de s’assurer de la vacance d’une place que je puisse occuper.
Ma grand-mère travaillait à son service. Elle savait tout faire, ne mesurait jamais sa peine. De plus, elle parlait parfaitement le vrai français, celui des aristocrates de Haute-Loire, les Dufaure de Citres, chez lesquels elle avait été placée depuis l’âge de 7 ans, alors que ses congénères n’entendaient rien à cette langue et que les pieds-noirs de l’endroit s’exprimaient en pataouète, une sorte de français métis et cabossé. Selon ma grand-mère, c’est ce qui a séduit et attendri, celle dont on disait qu’elle était vieille fille ; qui l’a rendue sensible à sa requête : me faire une place dans son école.
Dans Le Fils du pauvre, Mouloud Feraoun écrit : « Je me souviens comme si cela datait d’hier, de mon entrée à l’école. » J’ai beau fouiller dans mes souvenirs, je ne peux pas en dire autant. Ce dont je peux témoigner, c’est d’un climat, celui de l’ordre et du silence. D’un conditionnement quasi religieux au respect d’une discipline, sans l’observation de laquelle rien de ce qui nous était promis ne pourrait advenir. C’est en rangs et bouches cousues que nous pénétrions dans le sanctuaire, regagnions nos places sans rompre le silence, sauf au moment où nous serions interrogés.
Durant l’été suivant cette première année scolaire, le facteur m’a remis un courrier venant de la « Métropole ». C’est Mademoiselle Fuchs qui m’envoyait une carte postale du lieu où elle séjournait en vacances. L’image représente un moulin au bord d’une rivière. Il y est précisé qu’elle a été prise dans le village de Pont-de-Ruan, traversé par l’Indre. Sur le moment tous ces détails m’ont échappé. De même que m’avait échappé qu’il s’agissait de la localité célébrée par Le Lys dans la vallée, d’Honoré de Balzac.
Dans le petit texte qu’elle a écrit au verso de la carte, elle manifeste l’affection qu’elle a pour moi, son souci de pédagogue et son respect pour ma famille, qu’elle me charge de saluer comme s’il s’agissait d’amis. Durant l’année j’avais appris à l’aimer pour tout ce qu’elle m’apportait de découvertes, de plaisir, de satisfaction et de réconfort. Sa missive était la preuve de la réciproque. Un tendre lien d’estime s’était noué entre nous. Elle m’en a donné confirmation plus de dix ans après.
Peu de temps avant l’Indépendance, alors que j’étais élève fonctionnaire à l’École Normale d’institutrices d’El-Biar, elle m’a rendu visite. Elle m’a offert un ballotin de pruneaux fourrés à la pâte d’amandes. Elle était retraitée. Elle repartait vivre définitivement en Indre-et-Loire, à Pont-de-Ruan son pays natal, où je lui souhaitais de couler des jours tranquilles dans la douceur angevine.

Malika Amzert
(Lyon, 2018)


  
                                                   
Carte postale, Pont-de-Ruan, Indre-et-Loire



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